SI LES DIEUX EXISTENT VRAIMENT, ILS ONT UN SÉRIEUX PROBLÈME DE COMMUNICATION. Il marchait depuis assez longtemps pour avoir
oublié pourquoi il était parti.
Le genre de durée où la fatigue devient une habitude et la route, un meuble.
Son armure était encore propre, ce qui l’inquiétait plus que si elle avait été cabossée. Une armure trop neuve raconte une histoire trop courte.
Il n’avait pas encore juré fidélité au soleil. À vrai dire,
il ne jurait plus grand chose à personne.
Il cherchait quelque chose.
Ce n’était pas un dieu.
Ce n’était pas non plus une réponse.
Juste une lumière qui tienne ses promesses.
I
Il n’avait pas encore peint de soleil sur son bouclier. Le métal était nu, gris, presque timide. Un bouclier sans symbole est une chose étrange :
il ne protège pas moins, mais il raconte moins bien qui on est.
La route était droite, trop droite pour être honnête. Une ancienne voie sacrée, disait-on. Les pierres plates avaient été posées avec soin, comme si quelqu’un avait cru qu’aligner des cailloux suffisait à donner un sens à la marche.
Rael’Ios marchait seul.
Pas par bravoure.
Par économie.
Il avait appris qu’un groupe use plus vite qu’un combat. Les silences deviennent lourds, les paroles inutiles, et les convictions se frottent les unes aux autres
jusqu’à produire de la fatigue.
Il s’arrêta près d’une borne effondrée. Une inscription y survivait à peine. Des mots anciens, polis par le vent et l’oubli.
Il posa la main dessus.
« Encore un message qui promet beaucoup, murmura-t-il. Et qui ne livre rien. »
Il se redressa lentement. Son casque pendait à sa ceinture. Il n’aimait pas le porter sans raison. Voir le monde directement lui semblait plus honnête.
Les dieux avaient déjà assez d’intermédiaires.
Le ciel était clair, trop clair.
Un ciel qui n’exige rien, qui ne répond pas non plus.
Il leva les yeux, plissa les paupières.
« Si tu es là-haut, dit-il sans colère, tu pourrais au moins faire un signe.
Pas une énigme. Un signe. »
Rien ne répondit.
Le silence n’était pas hostile.
Il était administratif.
Il reprit sa marche. À chaque pas, une pensée revenait, obstinée :
“ Les ordres disent quoi faire.
Jamais pourquoi. ”
Il se souvenait encore du temple. Des voix graves. Des mots lourds de promesses. Des flammes éternelles censées guider les hommes.
Personne n’avait précisé que la lumière pouvait aussi aveugler.
Plus loin, il aperçut une silhouette assise au bord de la route. Un homme maigre, trop vieux pour voyager, trop vivant pour être déjà mort. Il tenait un bâton inutilement solide.
« Vous allez vers l’est ? demanda l’homme. »
Rael hésita.
« Je vais surtout ailleurs. »
L’homme hocha la tête, satisfait.
« Les meilleurs voyages commencent comme ça. »
Ils restèrent là un instant, à regarder la route sans l’emprunter ensemble.
Deux solitudes bien élevées.
« Vous cherchez quelque chose ? reprit le vieil homme. »
Rael sourit légèrement. Un sourire bref. Poli. Presque entraîné.
« — Oui.
— Et vous savez quoi ?
— Non. »
Le vieil homme rit. Une rire sec, sans voir, sans tristesse.
« Alors vous êtes en avance sur beaucoup d’autres. »
Rael repartit sans se retourner.
Il n’y avait rien à ajouter.
En marchant, il pensa :
“ Peut-être que la lumière n’est pas faite pour être adorée.
Peut-être qu’elle est faite pour être comprise.
Ou simplement supportée. ”
Le soleil continuait de briller.
Indifférent. Exemplaire. Muet.
Et pour la première fois, cette indifférence ne le rassura pas.
